L’agneau de la fable..

Si je les aime tant (les étrangers), est-ce parce que nous tous, gens d’ailleurs, nous nous sentons mal à Paris ? Non, ce n’est pas cela. D’abord, je ne me sens pas mal à Paris (pas plus mal que dans n’importe quel lieu que je n’ai pas choisi), ensuite, mon ami arménien du marché qui appelle les jeunes femmes « °p’tite soeur° », les moins jeunes « °p’tite mère° » et qui ne dit pas « °Madame° » même aux récits plus élégantes, lui, manifestement, se sent bien à Paris. Ce n’est donc pas une affaire de bien ou mal dans la vie. Mon amour n’est pas une « °camaraderie de malheur° ». C’est qu’à chacun de nous, n’importe qui, fût-il ivrogne ou gamin de cinq ans, peut à n’importe quel moment crier « métèque » et nous, nous ne pouvons pas – lui crier la même chose. C’est que, quel que soit le point de la carte où nous nous tenions, sauf – dans notre pays, nous y sommes, en ce point – s’agirait-il même des plus vastes prairies – précaires : le pied est précaire, la terre l’est aussi… C’est qu’à la moindre étincelle – la colère se déchaînera contre nous, cette colère que le peuple tient toujours en réserve, la légitime colère de la dignité offensée avec ses éternels éclats d’injustice criante. C’est que – ici – chacun d’entre nous, qu’il soit trublion ou loup, est éternellement l’agneau de la fable, le désigné d’avance – coupable d’avoir troublé l’eau du ruisseau. C’est que, dans la tempête, s’il faut absolument passer quelqu’un par-dessus bord, immanquablement, contre toute justice et, en fin de compte, normalement – ce sera nous. C’est que nous sommes tous, de l’Africain à l’Hyperboréen, camarades non pas °de malheur°, mais °de danger°. C’est que si, tous, nous sommes sous le regard de Dieu, nous sommes aussi, en terre étrangère, soumis à la colère des hommes.

Marina Tsvetaeva, “Le Chinois”, Lettre à Bounina du 28 avril 1934.

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