Brahim

Quelque part entre le 10 octobre 1991 et le 5 janvier 1992, à Beyrouth Achrafieh.

Il y eu bien une révélation ce jour là. Mais elle me fut pas celle que vous croyez. Elle fut insignifiante. C’est à table que la soeur a avoué. Oh ce ne fut pas un aveu contraint ce fut donné comme un reste, une épluchure, c’est cette image qui me reste mais qui dit tout de ce qu’elles ont fait avec nos mères et avec nous.

Je suis arrivée seule à la crèche parce que c’était une invitation à l’heure du repas dominical. J’ai sonné et comme la dernière fois, j’ai vu le reflet de la vitre, le vieil hygiaphone, la soeur très âgée à l’entrée, et juste à gauche l’escalier de marbre qui me semble encore interminable. Arrivée en haut des marches, je vois Mariette qui tend son front baissé qui a encore été punie. A moi, Soeur Bassoul me fait honneur, j’ignore la raison de ce qu’elle me veut et je n’ai aucun doute de son esprit qui divague, encore moins de son imagination. A gauche, les bureaux dont je fais mine de savoir presque tout éprouvent le luxe bien misérable qu’on appelle la révélation.. Mais j’ai tout mon temps. Je file vers la garderie comme happée. Brahim pleure. Brahim qui soudain laisse tomber sa tête. Mais c’est un ordre, je dois venir maintenant et cela me soulève encore parce que c’est impensable. Comment abandonner Brahim ? Qu’on vienne me chercher mais je n’obéis pas. Je ne vais pas dans leur sens. Qu’ils justifient de leur pouvoir et après seulement on discute. Rien ne vient troubler cette certitude d’avoir absolument raison. Mais abasourdie, je suis là maintenant devant la nappe blanche à la table de celles qui me regardent maintenant comme “suspecte”.. Ce que je suis d’ailleurs, cela va de soi, ça glisse à fond, ça glisse d’ailleurs toujours avec ce même spectacle sans surprise des mines rageuses. Mais peu importe leur mines déconfites, leurs certitudes.. Car ce qui reste, c’est l’envers. C’est cette trahison. Toutes ces trahisons, toutes ces tromperies. L’une me vient et non des moindres. Celle d’être traitée comme valant la peine quand à leurs yeux nous ne valons rien

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Mensonges (suite)

Ce que nous devenons n’a aucune espèce d’importance. Ce qui compte pour eux, c’est la gloire. Gloire d’avoir donné un enfant à un couple en mal d’enfant, gloire d’accomplir un geste souverain, gloire d’être semi-dieux. Je le répète : ce que nous sommes, ce que nous devenons n’a aucune espèce d’importance. J’ai encore en mémoire ces lettres laissées avant moi nous décrivant comme de la chaire fraîche : “j’ai un petit vietnamien mais je ne suis pas persuadée que nous ayons envisagé ensemble la question de la couleur de la peau. J’ose et j’ai scrupule, vous demander si vous accepteriez de prendre en dépannage une jolie petite poupée de teint clair mais malheureusement handicapée…”. Voilà plus d’un demi siècle qu’ils font leur trafic. Ils font cela en trouvant leurs complices là où les proies sont les plus faciles : couples stériles en déroute au bord du naufrage. Ils savent que l’Etat n’interviendra pas. L’Etat, c’est eux. Ils sont dans les rangs des Parlementaires, c’est eux qui font les lois. Rien de scandaleux à cela. La vie passe sans dégoût remplie de mensonges.

Et puis un jour le mensonge prend une tournure un peu différente. Ils ne se cachent plus et on découvre une farce. On se dit qu’ils ne manquent pas d’imagination et on découvre honteux ce qu’on est à leurs yeux : un déchet. Un jour j’ai demandé aux intermédiaires français dans mon adoption comment ça s’était passé. “Emmanuelle, nous avons longtemps hésité à te le dire mais nous te le disons : tu as été abandonné dans un local poubelle d’un immeuble chic de Beyrouth. Ils pensaient qu’en enlevant chaque jour les déchets quelqu’un te trouverait”, c’est ce qu’ils ont écrit au mois de juillet 2012. Je suis restée sept mois dans la stupeur. Et puis, sur les conseils d’une amie, j’ai appelé l’Orphelinat Saint Vincent de Paul à Beyrouth et la Soeur m’a dit : “On a fait des adoptions avec eux. Comment ont-ils pu t’écrire cela ? A une jeune femme de 40 ans, c’était pour te décourager de savoir? Moi je vais te dire qui tu es”. Elle a eu pitié et m’a donné mon certificat. Deux mois après je retrouvais toute ma famille au Liban.

C’est quoi le mensonge pour un adopté ? Pour un adopté, le mensonge, c’est le terreau fertile de sa vie. Le voilà esclave sans le savoir. Il peut bien continuer à vivre comme cela, comme un enfant joyeux car nous restons des enfants, c’est comme ça qu’ils nous voient. Ils n’aiment pas les adultes que nous sommes. Jamais ils n’auront eu conscience d’élever l’enfant d’une autre famille qui a été trahie, meurtrie, jamais ils ne pourront s’imaginer que l’enfant qu’ils élèvent a sans doute un père et une mère, des frères et soeurs. “On nous avait dit qu’ils avaient déjà deux enfants mais tu sais cela ne nous a pas interpellé”.Deux frères puis une petite soeur est arrivée cinq ans après. “Si on avait su toute l’histoire, on ne t’aurait pas prise”, a dit ma mère adoptive.

Ce que nous sommes pour eux n’a aucune espèce d’importance. Ils nous font naître après coup et effacent toute trace. Notre vie d’avant ne mérite rien à leurs yeux…

J’ai rêvé. Souvent j’ai rêvé. Rêvé que la maison brûlait mais que je n’étais pas dedans. Rêvé du nom que j’allais offrir à mes enfants RABOUAN qui n’est autre que l’anagramme de mon nom de naissance! Andrée Abdelnour (AABNOUR) c’est elle qui vous parle outre-tombe. Andrée is alive! Et rien, vous m’entendez ! Rien ne sera plus comme avant.

Une vie n’ayant pas à être pleurée

“La raison pour laquelle quelqu’un ne sera pas pleuré, ou a déjà été jugé comme n’ayant pas à être pleuré réside dans l’inexistence d’une structure d’appui susceptible de soutenir à l’avenir cette vie, ce qui implique qu’elle est dévaluée, qu’elle ne mérite pas d’être soutenue et protégée en tant que vie par les systèmes de valeur dominants. L’avenir même de ma vie dépend de cette condition de soutien. Si donc je ne suis pas soutenu, alors ma vie est jugée faible, précaire, et en ce sens indigne d’être protégée de la blessure ou de la perte, et est donc une vie qui n’est pas digne d’être pleurée. Si seule une vie digne d’être pleurée peut être considérée, et considérée à travers le temps, alors seule une vie digne d’être pleurée pourra bénéficier d’un soutien social et économique, d’un logement,de soins médicaux, d’un emploi, de la liberté d’expression politique, de formes de reconnaissance sociale, et d’une capacité de participation active à la vie publique. On doit, pour ainsi dire, être digne d’être pleuré avant d’être perdu, avant que se pose la question d’être négligé ou abandonné et on doit être capable de vivre une vie en sachant que la perte de cette vie que je suis serait déplorée, et donc que toute mesure sera prise afin de prévenir cette perte.” Judith Butler, texte complet : http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/09/28/pour-une-morale-a-l-ere-precaire_1767449_3232.html#J41rtIrPcOQvJcR0.99