Chanson de l’étranger

De Edmond Jabès
Je suis à la recherche
d’un homme que je ne connais pas,
qui jamais ne fut tant moi-même
que depuis que je le cherche.
A-t-il mes yeux, mes mains
et toutes ces pensées pareilles
aux épaves de ce temps ?
Saison des mille naufrages,
la mer cesse d’être la mer
devenue l’eau glacée des tombes.
Mais, plus loin, qui sait plus loin ?
Une fillette chante à reculons
et règne la nuit sur les arbres,
bergère au milieu des moutons.
Arrachez la soif au grain de sel
qu’aucune boisson ne désaltère.
Avec les pierres, un monde se ronge
d’être, comme moi, de nulle part.
[Je bâtis ma demeure, poèmes, 1943-1957] (p. 21)

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Mort-né(e)

Quand naître de qui porte la mort impose en héritage une souffrance dont il faudra se relever à chaque instant. Vivre est un combat. Un récit implacable du romancier, essayiste et philosophe Michel Surya.(à paraître en septembre Ed. Al Dante ; Isbn : 978-2-84761-724-5)

… Tu es ainsi fait : tu crois d’abord que cette haine est justifiée. En quelque sorte, tu la partages. C’est un étrange mouvement, mais qui te ressemble, qui a toujours voulu que tu veuilles mourir si on le voulait pour toi. Dès l’instant qu’il s’agit de toi, tu trouves bonnes même les pires des raisons des autres. Il te faut faire alors un très violent effort pour séparer entre leurs raisons et les tiennes. Pour que la haine qu’on a pour toi ne soit pas la tienne aussi. Pour que l’envie qu’on a que tu disparaisses ne soit pas de toutes les envies que tu as la plus grande…

 

 

 

 

via Qui tu es (Le Mort-né, de Michel Surya) — DIACRITIK

Les photographies (et le reste)…

” – On a trois filles, trois sœurs à vous proposer. Les voulez-vous ?

Elle appelle son mari à son bureau, celui-ci répond aussitôt :

  • Pourquoi pas, qu’on nous envoie le dossier…

Et de m’expliquer alors :

  • Tant que vous n’avez pas le dossier avec les photos, les papiers de santé, de scolarité, tout ça… Alors une fois que vous avez eu ça… Les enfants sont à vous

L’adoption est bien une parenté « choisie », mais les raisons de ce choix « sur dossier » restent, pour les parents adoptants, assez obscures. Les photographies des enfants, leurs résultats scolaires ou leurs bulletins de santé joints au dossier, sont les indices sur lesquels ils se basent, pour assurer le bien-fondé de leur adhésion. La photographie et les papiers officiels d’identification des enfants jouent donc un rôle médiateur important dans le processus d’appropriation des enfants par les parents adoptifs… C’est à ce moment-là, au vu des portraits qui, pour eux, font signes, de descriptions écrites qu’ils déchiffrent avec leur sensibilité, que s’enclenchent les liens affectifs et s’engage le processus de parentalité. « Le dossier », avec photos et papiers, est le point de départ, la marque tangible de l’étape qui va mener l’adopté au sein de sa nouvelle famille, tout comme la radiographie de la première échographie scande, pour le couple de parents, l’arrivée du bébé parmi eux. Pour tous, ces documents « princeps » sont empreints de la même émotion parce que se révèlent ici l’altérité et l’identification nécessaires pour s’intégrer au groupe. La photographie tient d’ailleurs une place prépondérante dans le processus d’intégration des fillettes adoptées au sein de la famille. Le jour même de leur arrivée à la maison, tout comme à chaque moment ordinaire ou extraordinaire de leur nouvelle vie normande, des clichés ont été pris en guise de commémoration ou de remémoration de ces premiers temps de vie en commun. Toutes ces photographies sont encadrées, entassées les unes auprès des autres, et disposées sur les murs, les meubles de toutes les pièces du pavillon, de la cuisine au salon. La plus solennelle est, nous l’avons dit, suspendue en évidence dans la pièce de réception. Ces multiples photographies, affichées partout, ont sans aucun doute permis au couple adoptant de mieux s’identifier, de s’incorporer ces enfants culturellement et physiquement différents. Par la captation intense de l’image, son étalage surabondant dans l’espace domestique, ils s’efforcent de faire de ces enfants des membres à part entière de la famille. Au demeurant ces processus de signalement par photographies interposées, accompagnés d’un changement de noms, du port de vêtements nouveaux, participent, à n’en pas douter, à l’appropriation par intégration des enfants dans le groupe familial. Mais, dans le même temps, cet empressement à graver sur la pellicule ces moments de (re)connaissance, leur accrochage profus et visible dans la maison d’accueil, constituent, pour les adoptées, un rappel incessant de la place qui leur est désormais dévolue et à laquelle elles doivent se tenir au sein de la parenté adoptante. Cette mise en scène iconique, ces attouchements, accoutrements, modifications anthroponymiques, s’apparentent aux rituels d’accueil que nombre de sociétés ont mis en place pour assimiler l’Autre – étranger ou ennemi potentiel – à Soi.”

 Françoise Zonabend, « Adopter des sœurs » Construction de la parenté et mémoire des origines,

Enquête

Je vous invite à participer à l’enquête réalisée par Crypticomega dont j’avais l’année passée relayé la vidéo “An adoptee’s Nightmare” sur Facebook (Terre Libanaise)
Voici donc une enquête par les adoptés POUR les adoptés. Car avant d’être une problématique, l’adoption est un sujet qui porte sur un vécu, un vécu des premiers interéssés. Avant d’être un champ d’intervention, avant même d’être une problématique ou un objet de recherche, l’adoption (comme d’ailleurs le handicap, et la comparaison n’est pas fortuite dans mon cas), est un vécu marqué par une parole confisquée. Aujourd’hui, les adoptés s’organisent dans une démarche émancipatrice , grâce au hachtag #flipthescript, blogs, sites internet, à la réappropriation de leur vécu et à l’organisation de leur propre champ de recherche.
L’enquête est ici. Je vous invite donc à y répondre. Je relayerai les résultats de cette enquête et de son exploitation sur le blog.

Lalangue

Je pense souvent à la curieuse sensation que doivent éprouver à ma rencontre mes parents de naissance et plus largement ma famille retrouvée au Liban. Ils indiquent sans équivoque mon appartenance à la constellation familiale et plus largement libanaise comme libanaise au-delà de l’apparence, et simultanément réalisent que quelque chose est hors de cette fille Canada-Dry (son nom sonne comme un nom d’alcool… Mais ce n’est pas de l’alcool). Vous avez sans doute raison. Je sais que je ne serai jamais libanaise de la façon dont mes parents de naissance sont, de la façon dont vous êtes. Mon adoption m’a isolée, m’a coupée de notre culture, de multiples façons et de manière la plus irrévocable. Pour moi, c’est sûrement la chose la plus difficile maintenant que j’ai retrouvé ma famille au Liban, plus encore que les réponses données sur ma naissance. Le plus grand vide laissé dans ma vie, le véritable héritage de l’adoption pour moi et mes enfants, est la déconnexion avec la culture, avec la langue, avec vous.

Double

Je ne sais pas si mon frère m’oublie
Mais je me sens tout seul, immensément,
Avec loin la chère tête apalie
Dans les essais d’un souvenir qui ment.

J’ai son portrait devant moi sur la table,
Je ne sais pas s’il était laid ou beau.
Le Double est vide et vain comme un tombeau.
J’ai perdu sa voix, sa voix adorable.

Juste et qui semble fausse exprès.
Peut-être il l’ignore, trésor posthume.
Hors de la lettre elle s’évoque, très
Soudain cassée et caressante plume.

– Alfred Jarry, Je ne sais pas

Mensonges (suite)

Ce que nous devenons n’a aucune espèce d’importance. Ce qui compte pour eux, c’est la gloire. Gloire d’avoir donné un enfant à un couple en mal d’enfant, gloire d’accomplir un geste souverain, gloire d’être semi-dieux. Je le répète : ce que nous sommes, ce que nous devenons n’a aucune espèce d’importance. J’ai encore en mémoire ces lettres laissées avant moi nous décrivant comme de la chaire fraîche : “j’ai un petit vietnamien mais je ne suis pas persuadée que nous ayons envisagé ensemble la question de la couleur de la peau. J’ose et j’ai scrupule, vous demander si vous accepteriez de prendre en dépannage une jolie petite poupée de teint clair mais malheureusement handicapée…”. Voilà plus d’un demi siècle qu’ils font leur trafic. Ils font cela en trouvant leurs complices là où les proies sont les plus faciles : couples stériles en déroute au bord du naufrage. Ils savent que l’Etat n’interviendra pas. L’Etat, c’est eux. Ils sont dans les rangs des Parlementaires, c’est eux qui font les lois. Rien de scandaleux à cela. La vie passe sans dégoût remplie de mensonges.

Et puis un jour le mensonge prend une tournure un peu différente. Ils ne se cachent plus et on découvre une farce. On se dit qu’ils ne manquent pas d’imagination et on découvre honteux ce qu’on est à leurs yeux : un déchet. Un jour j’ai demandé aux intermédiaires français dans mon adoption comment ça s’était passé. “Emmanuelle, nous avons longtemps hésité à te le dire mais nous te le disons : tu as été abandonné dans un local poubelle d’un immeuble chic de Beyrouth. Ils pensaient qu’en enlevant chaque jour les déchets quelqu’un te trouverait”, c’est ce qu’ils ont écrit au mois de juillet 2012. Je suis restée sept mois dans la stupeur. Et puis, sur les conseils d’une amie, j’ai appelé l’Orphelinat Saint Vincent de Paul à Beyrouth et la Soeur m’a dit : “On a fait des adoptions avec eux. Comment ont-ils pu t’écrire cela ? A une jeune femme de 40 ans, c’était pour te décourager de savoir? Moi je vais te dire qui tu es”. Elle a eu pitié et m’a donné mon certificat. Deux mois après je retrouvais toute ma famille au Liban.

C’est quoi le mensonge pour un adopté ? Pour un adopté, le mensonge, c’est le terreau fertile de sa vie. Le voilà esclave sans le savoir. Il peut bien continuer à vivre comme cela, comme un enfant joyeux car nous restons des enfants, c’est comme ça qu’ils nous voient. Ils n’aiment pas les adultes que nous sommes. Jamais ils n’auront eu conscience d’élever l’enfant d’une autre famille qui a été trahie, meurtrie, jamais ils ne pourront s’imaginer que l’enfant qu’ils élèvent a sans doute un père et une mère, des frères et soeurs. “On nous avait dit qu’ils avaient déjà deux enfants mais tu sais cela ne nous a pas interpellé”.Deux frères puis une petite soeur est arrivée cinq ans après. “Si on avait su toute l’histoire, on ne t’aurait pas prise”, a dit ma mère adoptive.

Ce que nous sommes pour eux n’a aucune espèce d’importance. Ils nous font naître après coup et effacent toute trace. Notre vie d’avant ne mérite rien à leurs yeux…

J’ai rêvé. Souvent j’ai rêvé. Rêvé que la maison brûlait mais que je n’étais pas dedans. Rêvé du nom que j’allais offrir à mes enfants RABOUAN qui n’est autre que l’anagramme de mon nom de naissance! Andrée Abdelnour (AABNOUR) c’est elle qui vous parle outre-tombe. Andrée is alive! Et rien, vous m’entendez ! Rien ne sera plus comme avant.

Dear blocked adoptive parent…

Dans le cadre de mes recherches, j’ai dû affronté mes persécuteurs. Mes parents adoptifs n’ont jamais éprouvé la honte de me dire, 43 ans après, qu’ils savaient que j’avais deux frères aînés… L’évêque maronite n’avait pas honte mais seulement peur que je dévoile dans un écrit ce que je savais de leur trafic, quant à la religieuse, elle a écrit : “C’est la signature du Père…”, me laissant penser que j’étais le Fils, se remettant à Dieu… Rien de cela n’était sérieux, un grand carnaval inversé, où les persécuteurs étaient les victimes, ensuite chacun reprenait sa place… Tout ce que tu dis m’indique que la Grande Fête est terminée !

Daniel Drennan ElAwar

…who finds the need to email me and explain that I somehow don’t “understand” adoption and that adoption is somehow “different” in the UK:

The history of adoption in terms of Anglo-Saxon society reflects a targeting of the poor, the marginal, the “base classes”, the Indigenous, the colonized. That 120 years later this still takes place in the UK (not to mention that you still live in a “kingdom”) is beyond mind-boggling, and this horrifying state of affairs stands no matter how you package it, now matter how you market it, no matter how you promote it. I think it is fair to say at this point that adoption has done nothing to ease the class division in English society, or the disdain of the English for those they consider to be “sub-par”, including the parents of the children temporarily in your care. I’m not sure why you feel the…

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Posséder un enfant adoptif

Ces parents adoptifs qui ne supportent pas que les adoptés s’expriment et occupent avec tant de succès le discours narratif sur l’adoption !! Première réaction de ma mère quand j’ai appris : “mais ils auraient pu nous demander l’autorisation de TE le dire”…