L’agneau de la fable..

Si je les aime tant (les étrangers), est-ce parce que nous tous, gens d’ailleurs, nous nous sentons mal à Paris ? Non, ce n’est pas cela. D’abord, je ne me sens pas mal à Paris (pas plus mal que dans n’importe quel lieu que je n’ai pas choisi), ensuite, mon ami arménien du marché qui appelle les jeunes femmes « °p’tite soeur° », les moins jeunes « °p’tite mère° » et qui ne dit pas « °Madame° » même aux récits plus élégantes, lui, manifestement, se sent bien à Paris. Ce n’est donc pas une affaire de bien ou mal dans la vie. Mon amour n’est pas une « °camaraderie de malheur° ». C’est qu’à chacun de nous, n’importe qui, fût-il ivrogne ou gamin de cinq ans, peut à n’importe quel moment crier « métèque » et nous, nous ne pouvons pas – lui crier la même chose. C’est que, quel que soit le point de la carte où nous nous tenions, sauf – dans notre pays, nous y sommes, en ce point – s’agirait-il même des plus vastes prairies – précaires : le pied est précaire, la terre l’est aussi… C’est qu’à la moindre étincelle – la colère se déchaînera contre nous, cette colère que le peuple tient toujours en réserve, la légitime colère de la dignité offensée avec ses éternels éclats d’injustice criante. C’est que – ici – chacun d’entre nous, qu’il soit trublion ou loup, est éternellement l’agneau de la fable, le désigné d’avance – coupable d’avoir troublé l’eau du ruisseau. C’est que, dans la tempête, s’il faut absolument passer quelqu’un par-dessus bord, immanquablement, contre toute justice et, en fin de compte, normalement – ce sera nous. C’est que nous sommes tous, de l’Africain à l’Hyperboréen, camarades non pas °de malheur°, mais °de danger°. C’est que si, tous, nous sommes sous le regard de Dieu, nous sommes aussi, en terre étrangère, soumis à la colère des hommes.

Marina Tsvetaeva, “Le Chinois”, Lettre à Bounina du 28 avril 1934.

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Chanson de l’étranger

De Edmond Jabès
Je suis à la recherche
d’un homme que je ne connais pas,
qui jamais ne fut tant moi-même
que depuis que je le cherche.
A-t-il mes yeux, mes mains
et toutes ces pensées pareilles
aux épaves de ce temps ?
Saison des mille naufrages,
la mer cesse d’être la mer
devenue l’eau glacée des tombes.
Mais, plus loin, qui sait plus loin ?
Une fillette chante à reculons
et règne la nuit sur les arbres,
bergère au milieu des moutons.
Arrachez la soif au grain de sel
qu’aucune boisson ne désaltère.
Avec les pierres, un monde se ronge
d’être, comme moi, de nulle part.
[Je bâtis ma demeure, poèmes, 1943-1957] (p. 21)

La vérité mène à l’exil

La vérité mérite quelque confiance : si, lorsque je vais vers toi, je suis un nageur, il me semble, quand je reviens, que je suis un naufragé. Si tu m’en crois encore, la route, à mon départ, me paraît facile ; elle oppose à mon retour comme une montagne d’eau stagnante. C’est à regret, qui pourra le croire ? que je revois ma patrie. Oui, c’est à regret que je vis maintenant dans ma ville. Hélas ! pourquoi, puisque nos cœurs nous unissent, les ondes nous séparent-elles ? nous n’avons tous deux qu’une âme, pourquoi n’avons-nous pas qu’une patrie ? Ou que ta Sestos m’adopte ou toi mon Abydos. Ton pays me plaît autant qu’à toi le mien. Pourquoi suis-je en proie à l’agitation, toutes les fois que la mer est agitée ? Pourquoi le vent, cet obstacle si léger, peut-il en devenir un pour moi ?

Ovide – “Les Héroïdes” – Epître 18, Léandre à Héro