Mensonges (suite)

Ce que nous devenons n’a aucune espèce d’importance. Ce qui compte pour eux, c’est la gloire. Gloire d’avoir donné un enfant à un couple en mal d’enfant, gloire d’accomplir un geste souverain, gloire d’être semi-dieux. Je le répète : ce que nous sommes, ce que nous devenons n’a aucune espèce d’importance. J’ai encore en mémoire ces lettres laissées avant moi nous décrivant comme de la chaire fraîche : “j’ai un petit vietnamien mais je ne suis pas persuadée que nous ayons envisagé ensemble la question de la couleur de la peau. J’ose et j’ai scrupule, vous demander si vous accepteriez de prendre en dépannage une jolie petite poupée de teint clair mais malheureusement handicapée…”. Voilà plus d’un demi siècle qu’ils font leur trafic. Ils font cela en trouvant leurs complices là où les proies sont les plus faciles : couples stériles en déroute au bord du naufrage. Ils savent que l’Etat n’interviendra pas. L’Etat, c’est eux. Ils sont dans les rangs des Parlementaires, c’est eux qui font les lois. Rien de scandaleux à cela. La vie passe sans dégoût remplie de mensonges.

Et puis un jour le mensonge prend une tournure un peu différente. Ils ne se cachent plus et on découvre une farce. On se dit qu’ils ne manquent pas d’imagination et on découvre honteux ce qu’on est à leurs yeux : un déchet. Un jour j’ai demandé aux intermédiaires français dans mon adoption comment ça s’était passé. “Emmanuelle, nous avons longtemps hésité à te le dire mais nous te le disons : tu as été abandonné dans un local poubelle d’un immeuble chic de Beyrouth. Ils pensaient qu’en enlevant chaque jour les déchets quelqu’un te trouverait”, c’est ce qu’ils ont écrit au mois de juillet 2012. Je suis restée sept mois dans la stupeur. Et puis, sur les conseils d’une amie, j’ai appelé l’Orphelinat Saint Vincent de Paul à Beyrouth et la Soeur m’a dit : “On a fait des adoptions avec eux. Comment ont-ils pu t’écrire cela ? A une jeune femme de 40 ans, c’était pour te décourager de savoir? Moi je vais te dire qui tu es”. Elle a eu pitié et m’a donné mon certificat. Deux mois après je retrouvais toute ma famille au Liban.

C’est quoi le mensonge pour un adopté ? Pour un adopté, le mensonge, c’est le terreau fertile de sa vie. Le voilà esclave sans le savoir. Il peut bien continuer à vivre comme cela, comme un enfant joyeux car nous restons des enfants, c’est comme ça qu’ils nous voient. Ils n’aiment pas les adultes que nous sommes. Jamais ils n’auront eu conscience d’élever l’enfant d’une autre famille qui a été trahie, meurtrie, jamais ils ne pourront s’imaginer que l’enfant qu’ils élèvent a sans doute un père et une mère, des frères et soeurs. “On nous avait dit qu’ils avaient déjà deux enfants mais tu sais cela ne nous a pas interpellé”.Deux frères puis une petite soeur est arrivée cinq ans après. “Si on avait su toute l’histoire, on ne t’aurait pas prise”, a dit ma mère adoptive.

Ce que nous sommes pour eux n’a aucune espèce d’importance. Ils nous font naître après coup et effacent toute trace. Notre vie d’avant ne mérite rien à leurs yeux…

J’ai rêvé. Souvent j’ai rêvé. Rêvé que la maison brûlait mais que je n’étais pas dedans. Rêvé du nom que j’allais offrir à mes enfants RABOUAN qui n’est autre que l’anagramme de mon nom de naissance! Andrée Abdelnour (AABNOUR) c’est elle qui vous parle outre-tombe. Andrée is alive! Et rien, vous m’entendez ! Rien ne sera plus comme avant.

Advertisements